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Il ne leur manque pas la parole !
Par le Dr A. Gublin-Diquélou
Janvier 2007
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On entend souvent les humains dire de leurs compagnons canins qu’il ne leur manque que la parole. Pour d’autres, la question ne se pose pas, et c’est ce que tendent à démontrer les découvertes scientifiques récentes : les chiens nous parlent ! Alors à nous de savoir les entendre…


I - Une histoire en commun

II - À notre écoute

III - Des chiens bavards

-

Une histoire en commun


La relation de l’homme et du chien  est le résultat de leur histoire commune, tant au niveau de l’espèce que de l’individu. Si les chiens ont appris à nous parler, tous les humains ne sont pas capables de les entendre, et tous les chiens ne parlent pas de la même façon. Mais pour comprendre ce phénomène, il nous faut d’abord revenir sur le passé de leur relation.

Une longue histoire commune

C’est depuis plus de 14 000 ans que le chien nous accompagne. Si le loup est très certainement son ancêtre, certains scientifiques pensent qu’il y a eu un certain nombre d’hybridations avec d’autres canidés, coyote et chacal en particulier (Clutton-Brock, 1995).

Ce sont ces milliers d’années d’évolution côte à côte qui ont fait les chiens et les maîtres d’aujourd’hui. Et, de même qu’il existe une quantité innombrable de chiens différents, il existe différents types d’humains compagnons du chien.

Le processus de sélection

Vivre aux côtés de l’homme n’a pas été sans conséquences pour le chien. S’il n’y en a bien qu’une seule espèce, la variabilité des formes est impressionnante (plus de 300 races). C’est le résultat d’une sélection effectuée par l’homme, involontairement ou non. Au départ rien ne laissait présager de cette multitude de formes et de tempéraments potentiels, mais on peut supposer qu’en ne gardant que les individus qui l’intéressaient, l’homme s’est intuitivement rendu compte de la transmissibilité de certains caractères. En ne gardant par exemple que les chiots les plus petits d’une portée, et en les faisant se reproduire entre eux, il a finalement obtenu des chiens de taille moyenne plus petite. C’est d’ailleurs ce processus qui est certainement à l’origine même de la domestication du chien originel. On peut en effet imaginer que des chasseurs aient ramené des louveteaux à leur campement, et que parmi eux, seuls les plus dociles et les plus enclins à établir une relation particulière avec les hommes soient restés à l’âge adulte.

Question de tempérament…

L’esthétique du chien est loin d’être le seul critère de sélection qu’ait utilisé l’homme. De même que c’est la docilité potentielle du chien originel qui lui a sans doute permis de devenir le compagnon qu’il est aujourd’hui, d’autres traits de caractères ont pu être sélectionnés, ayant aboutis aux races « de travail » que l’on connaît. Il y a par exemple les chiens de bergers, parmi lesquels il faut distinguer ceux qui conduisent le troupeau (comme les border collies) et ceux qui le protègent (comme les patous). Dans le premier cas, c’est un comportement de prédation réprimée qui est exploité, tandis que dans le second, c’est un comportement de protection naturel (élevé au milieu des brebis, le chien considère le troupeau comme sa meute et la défend). Mais il ne s’agit que d’un potentiel comportemental et il existera toujours des variations interindividuelles. Tous les chiens n’ont pas, par exemple, les mêmes capacités d’apprentissage (Coppinger, Schneider, 1995) et il y aura des borders collies incapables de rassembler un troupeau, et des patous agressifs envers les brebis !

Et d’environnement !

L’expression du potentiel comportemental n’est pas uniquement soumise à des conditions intrinsèques à l’individu. Contrairement à la majeure partie des traits morphologiques qui s’expriment toujours (comme la couleur de la robe), l’expression du comportement reste en effet soumise à l’environnement social ou l’animal se développe. La qualité des liens sociaux établi dès le plus jeune âge avec l’homme, mais aussi le mode d’éducation auquel il est soumis, sont à la base du devenir d’un chien. La qualité de son humain, ce qu’il attend et demande au chien, va façonner la relation. Un rottweiler en chenil toute la journée, qui n’est sorti que la nuit pour protéger un site, et dont les contacts avec les hommes sont limités, sera très différent du même chien élevé dans une famille avec enfants… 

Un peu d’intimité

La richesse de la relation homme/chien dépend de son intimité, conséquence du type d’humain qui y est engagé. Mais attention, il ne faut pas faire l’amalgame entre intimité et affection. L’affection d’un homme pour un chien n’a pas besoin d’intimité. On peut aimer son chien sans pour autant le comprendre.  Par intimité, il faut comprendre partage de sens, d’intérêts et d’affects, ce qui, pour le philosophe D. Lestel, caractérise une communauté hybride homme/animal (Lestel, 1995). C’est un homme et un chien dans une sphère de compréhension mutuelle. Une famille peut avoir un chien, le nourrir, le soigner, jouer avec lui, mais ne pas connaître ce partage car répondre aux besoins vitaux d’un chien ça n’est pas non plus le comprendre. Le bien être du chien n’en est pas pour autant profondément affecté… Notons également que certains chiens sont capables d’une plus grande intimité que d’autres. Là encore, le potentiel n’est pas le même pour tous les couples homme/chien.

Chaque relation homme/chien se réalise en fonction de l’identité de ses deux protagonistes. Ce que l’homme attend du chien, mais aussi de la relation elle-même, ainsi que l’identité spécifique et les caractéristiques individuelles du chien, conditionnent la réalisation de cette relation. Elle sera intime s’il y a compréhension mutuelle.  Quelles sont alors les modes de réalisation de cette compréhension ?


II - À notre écoute

On a vu précédemment ce qui caractérisait la relation entre un humain et un chien. Pour qu’elle soit intime, il doit y avoir compréhension mutuelle. Comment alors crée t’on l’intimité ?

L’intimité

On peut qualifier d’intime une relation où chien et humain s’écoutent et se comprennent. Dans ce type de couple, il suffit en général à l’humain d’un coup d’œil à son chien pour savoir ce que veut ce dernier. Et si l’humain est occupé, le chien saura attirer son attention pour le lui « dire ». Mais n’oublions pas la réciproque, le chien sera capable d’anticiper les réactions de son humain, voire de comprendre ses intentions. Le succès de l’apprentissage classique des ordres de base (assis, couché, viens, donne la patte…) démontre à lui seul l’aptitude et la volonté du chien à comprendre l’humain.

Obéir pourquoi ?

Certains voient dans l’obéissance du chien un désir humain de domination. Il est évident que c’est parfois le cas, mais on parlera alors de dressage, plutôt que d’éducation. En effet, dans la mesure où les chiens vivent dans un environnement humain, il est essentiel pour leur bien être et leur sécurité de leur apprendre certains mots et certaines pratiques. L’apprentissage de la propreté est bien sûr essentiel, mais apprendre à un chien son nom, ou qu’il doit revenir quand on l’appelle, peut aussi être important en cas de danger imminent. Le rappel permet aussi de pouvoir le promener sans entrave – car, rappelons le, il est légal de promener son chien sans laisse à certains endroits, tant qu’il reste à portée de voix.

Pour partager

Le plus important toutefois est que cet apprentissage est concomitant de la création d’une intimité. C’est un prétexte au jeu et à l’échange. Le chiot, et plus tard l’adulte, est heureux de partager ce moment complice avec son humain – qui l’est tout autant. Pour apprendre quelque chose à un chien, la récompense alimentaire n’est d’ailleurs pas obligatoire. Il suffit la plupart du temps de le féliciter chaleureusement, car le chien est heureux de faire plaisir à son humain. De plus, apprendre à son chien à associer mots et actes, c’est lui apprendre à écouter et, pour l’humain, cela l’incite à lui parler. Or il ne peut pas y avoir communication sans compréhension !

Des chiens à l’écoute

Certains chiens ont un vocabulaire très étendu. Quand leur humain leur parle, répète les mêmes phrases dans les mêmes circonstances, ils vont être capables de leur donner un sens. Par exemple, si avant de partir, l’humain a l’habitude de dire « on y va », le chien viendra immédiatement voir son maître. Et si celui-ci le voyant arrivé lui dit « tu restes à la maison », il retournera se coucher (dépité !). Un chercheur a étudié le vocabulaire d’un chien de famille nommé Rico (Kaminski, 2004). Il a ainsi pu évaluer son vocabulaire à environ 200 mots. Dans une expérience, on dispose dans une pièce une série  d’objets dont Rico connaît le nom et un objet dont il l’ignore. Pourtant, quand on lui demande d’aller le chercher, il réussit à l’identifier par élimination ! Dans d’autres expériences, des chercheurs ont montré que les chiens comprenaient mieux les messages par pointage (du doigt ou du regard) que les chimpanzés… (Soproni & al., 2001)

De la communication sensorielle

Les chiens n’entendent pas que nos paroles. Ils sont également extrêmement sensibles à notre état émotionnel. Il n’y a là aucun phénomène paranormal, seulement une sensibilité perceptive que nous, humains, avons perdue. Notre humeur s’exprime dans notre façon de parler bien sûr, dont l’intonation change, mais aussi dans notre façon de bouger, de regarder, et, plus subtil encore, dans notre odeur. En fonction de notre état émotionnel, notre balance hormonale fluctue et notre odeur change. Le chien, dont l’odorat est extrêmement développé, capte ces signaux, et se comporte en conséquence. La meilleure illustration de cette métacommunication est celle de la communication du stress. Un humain qui caresse un chien alors qu’il a peur de se faire mordre, fait peur au chien et donc risque de se faire mordre ! Autre exemple : quand, dans une situation de stress (vétérinaire, feu d’artifices…), un humain veut rassurer son chien en le caressant, ou en le prenant dans ses bras, il provoque l’effet contraire. En effet, le stress de l’humain est perçu et va renforcer celui du chien…

L’échange entre un humain et son chien est crucial pour créer une intimité à la relation. Le chien montre une forte inclination et surtout une grande motivation pour comprendre son humain. Mais ça n’est là qu’un côté de l’échange. Car si le chien écoute et que l’humain lui parle, l’inverse est également important à être réalisé. C’est ce que nous allons voir dans la dernière partie.

III - Des chiens bavards

Nous avons déjà établi la capacité qu’a le chien à nous écouter et à nous comprendre. Mais tous les humains attentifs savent déjà qu’elle n’a d’égale que sa capacité à nous parler…

Un échange véritable

On a vu que certains humains et certains chiens pouvaient avoir une relation particulièrement intime. Si le chien est presque toujours à l’écoute se son humain, c’est la capacité de ce dernier à être attentif à son chien qui conditionne l’intimité, c'est-à-dire sa capacité à voir et interpréter les signaux que le chien lui envoie. Mais tous les chiens ne communiquent pas de la même façon avec leur humain. Tout semble en effet indiquer que le chien essaye de s’adapter à lui. Il recherche sans cesse des façons de se faire comprendre, d’attirer son attention, ce qui fait que deux chiens dans une même famille pourront avoir développé des stratégies différentes ! Un autre exemple de cette adaptation du chien à l’homme est cette observation du Dr Pageat (1999) : les chiens vocalisent d’autant plus que leurs humains leur parlent. On peut alors émettre l’hypothèse que le chien a « compris » que l’humain utilisait les vocalisations pour communiquer et essaye d’en faire autant...

Communiquer

Les capacités à communiquer avec l’humain des chiens et de loups élevés par l’homme ont été comparées dans une expérience. Il est ainsi apparu que, face à un problème insoluble, le chien se tourne vers l’humain, tandis que ça n’est pas le cas pour le loup qui a un comportement naturel d’évitement du regard (Miklosi & al., 2003). Par exemple, pour ouvrir une porte, un loup s’acharnera directement sur la porte, tandis qu’un chien se tournera vers son humain pour « lui demander » de l’ouvrir ! De la même façon, de nombreux humains ont déjà observé le comportement suivant chez leur chien : quand il veut quelque chose qu’il ne peut ou n’a pas le droit d’atteindre directement (par exemple un morceau de pain sur la table), le chien regarde alternativement cet objet et l’humain présent. Il arrive même qu’il aboie pour attirer l’attention de ce dernier. Ce comportement très évolué est une forme de communication référentielle, qui n’a été observé que chez l’homme, les chimpanzés et un jeune gorille… (Miklosi & al., 2000)

Un chien qui parle vraiment ?

De même que des chercheurs ont tenté d’apprendre un langage symbolique à des grands singes, un chercheur brésilien, Cesar Ades, s’est attaché à donner à un chien les moyens de s’exprimer. Sofia, est une petite chienne à qui on a appris à utiliser un lexigramme, ou clavier de symboles. Chaque symbole lui permet de demander quelque chose, comme son « jouet », à « boire », à « manger », une « promenade », une « caresse », une « pause pipi » ou sa « niche »… Si l’on change les symboles de place, elle s’y retrouve, et s’y l’humain lui donne autre chose que ce qu’elle a demandé, elle renouvelle sa demande, en appuyant à nouveau plusieurs fois (avec sa patte) sur le symbole concerné ! Mais ça n’est là qu’un moyen facilement observable donné à un chien pour s’exprimer, la preuve scientifique de ce que beaucoup savent déjà. Les humains attentifs qui partagent leur vie avec un chien connaissent son propre vocabulaire. Il savent qu’il va par exemple : faire bouger sa gamelle vide quand il veut manger, aboyer devant l’évier quand il a soif, fixer des yeux sa laisse quand il veut une promenade, ou son jouet quand il veut jouer, et venir se pelotonner contre son humain quand il veut un câlin…

L’incompréhension : des troubles comportementaux ?

Parfois un humain et un chien ne parviennent pas à se comprendre. La plupart du temps, l’erreur est du fait de l’humain qui n’a pas été capable d’adapter son comportement à celui du chien. L’éducation d’un chien dépend aussi de son caractère. Par exemple, un chien au caractère naturellement dominé n’a pas besoin d’une éducation aussi stricte qu’un chien à tendance dominante. Faire preuve de laxisme dans l’éducation de ce dernier peut avoir des conséquences dramatiques pour tout le monde. Pour l’humain, le chien dominant est non seulement difficile à vivre (refuse de laisser passer, vole de la nourriture…) mais surtout il constitue un danger proportionnel à sa taille. Pour le chien, la vie de chef de meute n’est pas non plus agréable. C’est un stress énorme de devoir tout surveiller et, quand les humains ne sont pas là, de ne pas pouvoir le faire… Il faut défendre le territoire (donc il aboie), asseoir son autorité (il grogne), et protéger sa femelle (un chien mâle peut empêcher un mari de toucher son épouse). De nombreux comportementalistes parlent alors de troubles comportementaux. Pourtant, pour résoudre ce type de problèmes, il suffit de montrer à l’humain comment renverser la situation, en lui apprenant à comprendre son chien…

Chiens et humains sont partenaires depuis des milliers d’années. Quand un couple homme/chien parvient à être intime, leur relation est enrichie par un véritable échange. Non seulement ils s’aiment, mais aussi et surtout ils se comprennent. Le chien nous entrouvre une porte sur son monde. Il parle à qui sait l’écouter. Et s’il a des capacités cognitives encore insoupçonnées par la science, elles ne surprendront en rien les humains attentifs…

Références bibliographiques :

Pageat, P. (1999): L’Homme et le chien, Paris, Editions Odile Jacob

Clutton-Brock, J. (1995): Origins of the dog: domestication and early history, in: The domestic dog : its evolution, behaviour and interactions with people, edited by James Serpell, Cambridge University Press

Coppinger, R., Schneider, R. (1995): Evolution of working dogs, in: The domestic dog : its evolution, behaviour and interactions with people, edited by James Serpell, Cambridge University Press

Kaminski, J., Call, J., Fischer, J. (2004): Word Learning in a Domestic Dog: Evidence for “Fast Mapping”, Science, 304, pp: 1682-1683

Lestel, D. (1995): Paroles de singes – l’impossible dialogue homme - primate, éd. la découverte

Miklosi, A., Polgardi, R., Topal, J., Csanyi, V. (2000): Intentional behavior in dog-human communication: an experimental analysis of ‘showing’ behaviour in the dog, Animal Cognition, 3, pp: 159-166

Miklosi, A., Kubinyi, E., Topal, J., Gacsi, M., Viranyi, Z, Csanyi, V. (2003): A Simple Reason for a Big Difference: Wolves Do Not Look Back at Humans, but Dogs Do, Current Biology, 13, pp: 763-766

Soproni, K., Miklosi, A., Topal, J., Csanyi, V. (2001): Comprehension of human communicative signs in pet dogs , Journal of Comparative Psychology, 115, pp: 122-126

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